Le Monde du Sumo n°15 - avril 2006


L'ozeki Kaio se confie au Monde du Sumo

Au soir de la douzième journée du Haru basho 2006, on ne donnait pas cher de la peau du doyen des ozeki, Kaio, qui venait d'être battu par le yokozuna Asashoryu et se trouvait désormais à 5-7. Mais, encouragé par d'innombrables fans de toute la planète, l'ozeki, qui avait annoncé qu'il prendrait sa retraite s'il était rétrogradé, trouva les ressources physiques et mentales pour remporter ses trois derniers combats et arracher in extremis son kachi-koshi, sauvant ainsi son rang d'ozeki.

Alexandre Pecking, alias Kaio69, fan ultime et auteur de notre site du mois, constatant que son idole se trouvait en fâcheuse posture avant un tournoi qui s'annonçait décisif, avait lancé un appel aux encouragements venus du monde entier. Appel entendu au-delà de ses espérances, puisque les messages ont afflué, qu'il a alors retransmis sur le site de la Tomozuna beya. Ils ont compté, de l'aveu même du rikishi, pour beaucoup dans sa décision de continuer le sumo quoi qu'il arrive au sortir du Haru basho.

Après l'issue que l'on connaît de ce tournoi, Alexandre a reçu un message de Madame Harumi Hotta, une Japonaise fan de sumo depuis l'enfance, qui joue un rôle de bénévole pour la promotion de la Tomozuna beya. Elle lui a proposé son entremise pour une interview de l'ozeki. Voici donc cette interview exclusive réalisée à la veille du Natsu basho qui débute le 7 mai 2006. Et pour compléter le feu d'artifice, Tomozuna oyakata, ancien sekiwake Kaiki, a également accepté de répondre à nos questions.


INTERVIEW

Son sumo est fort et puissant. Nous sommes tous fascinés par ses projections et impressionnés par ses grandes performances sur le dohyo. Etonnamment, lorsqu'on converse avec lui, on trouve rapidement la personnalité chaleureuse sous le roc de son physique. Il est modeste et parle tranquillement, d'une voix douce. Kaio est une crème d'homme, une personne merveilleuse.


Ozeki Kaiô et Harumi Hotta


Le Monde Du Sumo (LMDS) : Quel est votre état de forme ?

Kaio (K) : Je me sens vraiment bien mieux après le Haru basho. J'entame les entraînements (keiko) et le traitement de mes douleurs dorsales actuellement.

SA JEUNESSE

LMDS : Dans votre enfance, aimiez- vous pratiquer d'autres sports ?

K : J'ai pratiqué le karaté pendant presque deux ans quand j'étais à l'école primaire. Mais un jour mes parents me l'ont fait arrêter parce que j'avais fait l'école buissonnière. Ils m'ont dit " tu dois arrêter si tu n'arrives pas à te donner à fond " (rires). J'ai commencé le judo quand j'étais au lycée. Un ami m'a demandé si ça m'intéressait. C'était le cas, donc j'ai tenté le coup.

LMDS : Vous étiez très fort en judo.

K : Non, pas vraiment (il est modeste)

LMDS : Mais on dit que vous étiez très fort en judo et que c'est pour cela que vous avez été recruté dans le sumo.

K : Je faisais du sumo en même temps. J'ai été forcé d'aller dans des compétitions de sumo alors que ça ne m'intéressait pas. A ce moment, j'ai compris que j'aimais vraiment le judo.

LMDS : Aviez-vous d'autres objectifs que celui de devenir un rikishi ou est-ce une vocation très ancienne ?

K : Je voulais être champion cycliste quand j'étais petit. Mmm… non, rien de particulier (rires)

LMDS : Quand vous êtes vous décidé à devenir sumotori ?

K : Je ne voulais pas devenir sumotori. En novembre de l'année avant que je ne rejoigne le sumo, des proches ont tout arrangé dans mon dos. J'ai été enrôlé dans le sumo.

LMDS : On raconte que vous avez pris la décision d'entrer dans le sumo après avoir vu Chiyonofuji lors d'une séance d'entraînement à Fukuoka. Dans ce cas pourquoi avoir choisi la confrérie Tomozuna plutôt que Kokonoe ?

K : Non, l'histoire est tout à fait différente (rires). A cette époque, le sumo ne m'intéressait pas, mais j'ai dit un jour à quelqu'un que j'aimerais assister à une séance d'entraînement. C'était juste une boutade. Je ne sais pas comment d'autres personnes ont été au courant de ce que j'avais dit. Et un jour, me voilà invité à la confrérie Tomozuna pour assister à une séance d'entraînement. Je ne connaissais alors que la confrérie Kokonoe, c'est pour ça que j'ai peut-être dit que je voulais aller à la Kokonoe beya pour assister au keiko ; mais en fait, je n'y suis jamais allé. Je ne suis allé qu'à la Tomozuna beya et à la Miyagino beya. Je n'avais alors toujours pas pris la décision d'entrer dans le sumo. Néanmoins, c'était l'époque où je me demandais ce que j'allais faire après le lycée. Mes proches m'ont donné beaucoup de conseils, et puis je me suis décidé… en fait, tout était déjà arrangé dans mon dos.

LMDS : En fait vous n'étiez pas si enthousiaste d'intégrer le sumo.

K : C'est vrai. Je ne savais même pas pourquoi je me trouvais là quand j'y suis arrivé. Mais à mesure que mon classement dans le banzuke s'est élevé, j'ai pris conscience de ma force comme rikishi. J'ai commencé à prendre du plaisir à combattre, et j'en suis arrivé à aimer le sumo… c'est amusant comment on finit par aimer des choses que l'on a détestées au premier abord…

LMDS : Ca n'a pas été trop dur de quitter votre ville natale ?

K : Pour être honnête, je ne voulais pas partir. Je pensais rester au lycée ici, pour travailler ensuite toujours ici.

SA CARRIERE

LMDS : Quel a été le meilleur combat de votre carrière, celui dont vous vous souvenez le plus ? Pourquoi ?

K : C'est difficile de ne choisir qu'un seul combat. Il y a en tant… (il réfléchit quelques instants). Celui qui m'a donné le yusho quand j'étais en sandanme, celui qui m'a donné ma promotion en juryo, et celui qui m'a donné ma première kinboshi. Oui, j'ai été particulièrement content du combat qui a décidé de ma promotion en juryo. Celui-là a été d'une saveur toute particulière pour moi, car cela se passait au Kyushu basho, sur mes terres natales.

LMDS : Vous appartenez à la légendaire promotion de shin-deshi du Haru basho 1988, avec les futurs yokozuna Akebono, Takanohana, Wakanohana. Quand vous étiez encore en makushita, Takahanada (le futur Takanohana) était déjà en sanyaku. Quel est votre sentiment là-dessus ?

K : Je pensais qu'ils étaient très forts. Takanohana et Wakanohana ont commencé le sumo alors qu'ils n'étaient que des enfants, donc la situation était différente de la mienne dès le départ. Néanmoins, je suis entré dans le sumo en même temps qu'eux et j'avais le même âge, donc je souhaitais pouvoir les rattraper un jour. Je ne souhaitais pas rester derrière eux si longtemps.

LMDS : A l'époque du Haru basho 1988, lequel d'entre eux pensiez-vous voir devenir le plus fort ?

K : A cette époque, je ne comprenais même pas ce qui m'arrivait (rires). Comme je vous l'ai dit, je n'étais pas si enthousiaste de rejoindre le sumo. Par conséquent, je ne savais même pas pourquoi je faisais du sumo… donc, je n'y pensais pas vraiment. Toutefois, je dois dire qu'ils - Akebono, Takanohana, Wakanohana - faisaient plus de keiko que n'importe qui alors que nous nous trouvions à l'Ecole de Sumo où l'on donne l'enseignement aux nouveaux rikishi. C'était très impressionnant.

LMDS : Selon vous, qui est (ou était) le rikishi le plus impressionnant de l'histoire ?

K : Quand j'étais en sandanme, j'aimais beaucoup Kirishima-zeki. Son sumo était puissant alors même qu'il n'était pas un rikishi au physique impressionnant. Je l'admire beaucoup.

LMDS : Qui était votre adversaire favori ? Quand nous avions posé la même question à Fujishima oyakata, il a répondu " Kaio " !

K : (rires) Vraiment ? Mmmm… mon adversaire favori…

LMDS : En d'autres termes, avez-vous des rikishi contre lesquels vous préférez combattre ?

K : Je n'ai pas de préférence particulière. Cela dit, j'aimais bien affronter Musoyama… parce que nous étions rivaux. Egalement Takanohana-zeki. Ils avaient à peu près la même carrure que moi. Je pouvais leur faire face de toute ma puissance.

LMDS : Vous êtes un ami de Musoyama…

K : Oui. Nous sortions souvent ensemble - pour aller boire et manger. On le fait encore de temps en temps… mais moins souvent qu'avant.

LMDS : Et avec Takanohana ?

K : Il y a des réunions de la promotion 1988 de temps en temps. On se rencontre à ces occasions.

LMDS : Qui est (ou était) le rikishi qui vous impressionne (ait) le plus ?

K : Question difficile… Mmm… tous les rikishi de rang élevé et les camarades de la promotion 1988.

LMDS : Qui considérez-vous comme votre principal rival dans votre carrière ?

K : Tout le monde doit penser que c'est Chiyotaikai… rapport au nombre de kadoban… (rires). Plus sérieusement, c'était Musoyama. Désormais, tout le monde est un rival en puissance, spécialement les rikishi de rang élevé.

LMDS : Trouvez-vous une source de motivation supplémentaire quand vous affrontez un autre ozeki, particulièrement quand celui-ci vise une promotion au rang de yokozuna ?

K : Non, il n'y a pas de motivation supplémentaire. Tous les combats se ressemblent. Je fais de mon mieux.

SA CONDITION PHYSIQUE

LMDS : Comment vous portez-vous ?

K : Je ne peux pas dire que c'est parfait. Mais c'est habituel. Je ne suis pas blessé actuellement. Je serai en meilleure forme à l'approche du Natsu basho. Pour avoir une bonne condition physique, il faut un bon équilibre entre les séances d'entraînement, le repos et le traitement (de ses douleurs au dos). Je dois atteindre une condition optimale pour être à même de fournir une bonne performance au prochain tournoi.

LMDS : Selon les media, la raison de vos douleurs au dos est votre sumo basé sur la puissance.

K : C'est peut-être l'une des raisons. Mon sumo est basé sur la puissance. C'est MON sumo, et si je ne peux plus pratiquer mon sumo, alors c'en est fini de moi. Je vais continuer à pratiquer mon sumo tant que je pourrai. Je ne sais pas quand mon dernier jour arrivera, mais tant que je pourrai pratiquer mon sumo, basé sur la puissance pure, je continuerai à donner le meilleur de moi-même.

LMDS : Lors du dernier tournoi, comment avez-vous su gérer la pression quand il vous fallait remporter vos trois derniers combats ?

K : Tout était sur le fil du rasoir. Si j'avais été nerveux, j'aurais perdu, ce qui aurait été ridicule. Par conséquent, j'ai juste cherché à me concentrer pleinement sur le dohyo pour faire mon sumo, jour après jour.

LMDS : De fait, vous avez réussi. Nous avons pu constater votre grande concentration et vos performances.

K : Ah oui ? (sourires). C'étaient des combats couperet, et je les ai pris l'un après l'autre. Je ne pensais à rien d'autre, même pas à ma condition physique.

LMDS : Avez-vous été surpris de recevoir tant de messages d'encouragement du monde entier ? Cela a-t-il insufflé une motivation supplémentaire durant votre deuxième semaine de basho ?

K : (son visage s'éclaire) Oui, c'est certain ! J'ai été très surpris et impressionné de tous ces messages venus de partout. Bien sûr, ça a vraiment renforcé ma motivation. Maintenant je sais ce que mes fans autour du monde ressentent et pensent de moi. Il y a encore tant de gens qui me soutiennent quoi qu'il arrive. C'est pour ça que je n'ai jamais abandonné jusqu'à la fin lors du Haru basho.

L'AVENIR

LMDS : Ne pensez-vous pas que la tsuna vous irait à ravir ? Nous, oui !

K : Je dis toujours que je viserai la tsuna tant que je serai encore sumotori. Si j'abandonne cet objectif, c'en est fini de moi. Je n'abandonnerai jamais, même si j'ignore si je peux parvenir un jour à devenir yokozuna.

LMDS : Mais, pensez-vous que vous seriez beau avec une tsuna ? Tous vos fans veulent vous voir la revêtir un jour…

K : …eh bien… (rires) Je ne sais pas quoi dire… (il est modeste).

LMDS : Si vous deviez choisir entre être le pire des yokozuna de tous les temps ou le meilleur ozeki de tous les temps, quel serait votre choix ?

K : Le pire des yokozuna est quand même mieux classé que le meilleur ozeki dans le sumo. J'aspire à devenir yokozuna même si ça devient peut-être illusoire. Tant que des gens dans le monde me soutiendront, tant que je serai sumotori, je ne peux abandonner mon rêve de devenir un jour yokozuna.

LMDS : Aimez-vous toujours combattre ou continuez vous pour vos fans ?

K : Bien sûr que j'aime combattre. Il y a tant de facettes. Les gens éprouvent de la joie et sont impressionnés par mon sumo. Si je bats un rikishi populaire, je peux être haï. J'entends pas mal de critiques et de jugements. Beaucoup de gens m'encouragent aussi, ce qui me rend heureux. Ce sont des sentiments forts que je perdrais si je me retirais.

LMDS : Quand vous vous retirerez, envisagez-vous d'employer votre titre d'Asakayama oyakata et d'ouvrir votre propre heya, ou comptez vous rester à la Tomozuna beya pour aider votre oyakata à produire de nouveaux sekitori ?

K : Mmm… J'y penserai le moment venu. Bien sûr que j'envisage d'ouvrir ma propre heya, et je veux sortir de puissants rikishi. Mais en même temps, je veux faire tout mon possible pour aider également Tomozuna oyakata car je lui dois tout au sein de la heya. Je veux payer ma dette…

LMDS : Nous vous interviewerons à nouveau à ce sujet quand vous serez devenu Asakayama oyakata…

K : (Souriant) Oui, bien entendu. Kaio et notre intervieweuse, Harumi

LE SUMO AUJOURD'HUI

LMDS : Que pensez-vous de tous ces solides rikishi étrangers ? Est-ce une bonne ou une mauvaise chose pour le sumo ?

K : Je crois que c'est une bonne chose. Des sumotori viennent du monde entier. Alors, les gens de ces pays commencent à regarder le sumo à la télévision. Il est merveilleux de penser que le sumo a essaimé dans le monde entier. Malheureusement, les jeunes rikishi japonais semblent éprouver de grandes difficultés à se mettre à leur niveau.

LMDS : Que pensez-vous de la génération montante des Japonais ?

K : Pas que du bien. Les temps changent, voyez-vous. Les séances de keiko sont plus faciles et plus douces qu'avant. Et pourtant, bien des rikishi ne peuvent les supporter. On trouve de moins en moins de gens avec des tripes et de la volonté.

LMDS : Qu'est-ce qui manque aux rikishi japonais pour atteindre le rang de yokozuna ?

K : Il y a moins de rikishi japonais qui percent. Les rikishi venus d'ailleurs semblent avoir une forme de fierté à représenter leurs pays. Leur motivation n'en est que plus grande.

LMDS : Y a-t-il une différence de mental ou d'esprit ?

K : Sans aucun doute. Les rikishi étrangers veulent soutenir leurs familles - spécialement leurs parents, vous voyez. Ils ont des devoirs vis à vis d'eux. Si l'on compare le niveau de vie et les salaires du Japon avec les pays dont ils sont issus, plus ils gravissent les échelons, plus ils gagnent d'argent et peuvent soutenir leurs familles. Pour les Japonais, c'est plus dur de gagner suffisamment d'argent pour soutenir leurs propres familles.

LMDS : Qui selon vous sera le prochain yokozuna ? Tochiazuma peut-il le devenir ?

K : Il est le plus proche de la tsuna actuellement.

LMDS : Vous étiez le plus proche...

K : (rires) Dommage que ce soit du passé…

SA VIE PRIVEE

LMDS : Avez-vous d'autres centres d'intérêt en dehors du sumo ? Quels sont-ils ? Je crois que votre hobby favori est la conduite de voitures radiocommandées. Pouvez vous y consacrer du temps ? Combien en avez-vous ?

K : J'en ai une trentaine. La plupart sont des voitures. J'ai songé à m'acheter un avion un jour, mais j'y ai renoncé car les objets volants peuvent devenir dangereux s'ils partent soudainement en vrille. On peut se blesser. Donc, j'en reste aux voitures. Je profite de mes jouets lors des vacances qui suivent chaque basho, parce qu'ils me permettent de me détendre.

LMDS : Que souhaiteriez-vous dire à tous vos fans dans le monde ?

K : Tout d'abord, je les remercie beaucoup pour leur soutien. J'apprécie vraiment tous les bons voeux qu'ils m'ont envoyés, spécialement lors du Haru basho. J'ai du mal à trouver d'autres mots, je les remercie vraiment beaucoup. J'ai pris conscience que j'ai beaucoup de supporters au Japon et dans le monde. Je m'en suis rendu compte en recevant tous ces messages. Maintenant, je sais à nouveau que je ne suis pas seul quand je me bats. Quand je me bats, mes fans se battent avec moi. Je les aime vraiment pour ça. Je continuerai le sumo tant que j'en serai capable et je ferai de mon mieux pour répondre aux attentes de mes fans.

LMDS : Le Monde Du Sumo a eu le privilège de rencontrer et d'interviewer Fujishima oyakata quand il est venu à Lausanne en août 2005. Y a-t-il une chance que vous veniez un jour en Europe, où vos fans sont nombreux ?

K : Oh, je me souviens qu'il m'avait dit qu'il allait en Suisse. J'ai moins d'occasions de visiter l'Europe. Mmm… c'est difficile. Mais je veux rencontrer beaucoup de gens qui me soutiennent. Si j'en ai l'occasion, je viendrai sûrement.

LMDS : Merci beaucoup de nous avoir consacré un peu de votre temps.

K : Je vous en prie.


Le Monde du Sumo n°15 - avril 2006