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Le Monde du Sumo n°15 - avril 2006
Interview de Tomozuna Oyakata Tomozuna oyakata est un véritable gentleman. Il parle d'une voix claire et nette. Tout au long de l'interview, il émane de lui la gentillesse, la chaleur et la rigueur du shisho. On peut sans doute considérer qu'il fait partie des meilleurs shisho du monde du sumo. Il a par ailleurs été élu au conseil d'administration de la Nihon Sumo Kyokai en février 2006. En dehors de ses activités de shisho de la Tomozuna beya, il travaille pour une école de sumo où les nouveaux rikishi reçoivent l'entraînement qui leur permettra de devenir des lutteurs professionnels.
Tomozuna Oyakata et Harumi Hotta Le Monde Du Sumo (LMDS) : Quel rôle jouez-vous au sein de l'Ecole de Sumo ? Tomozuna oyakata (TO) : je travaille ici du lundi au vendredi. J'adore travailler ici. LMDS : Vous participez également à l'enseignement ? TO : Non, je n'enseigne pas aux rikishi. Au sein de l'école, les rikishi anciens apportent leur enseignement aux nouveaux rikishi. Quelques oyakata conseillent les rikishi anciens sur les techniques d'enseignement. Mon rôle est de superviser tout cela en tant que directeur. Quelques rikishi sortent tout juste du lycée, certains sortent de cursus universitaires. Au sein de l'école, il n'y a pas de distinction faite entre universitaires et autres. Ils sont tous à égalité. Ils deviennent désormais des professionnels. Par conséquent, ils sont là pour apprendre ce que l'état d'esprit d'un lutteur de sumo professionnel se doit d'être. AU SUJET DE KAIO LMDS : considérez-vous que Kaio est le meilleur ozeki de tous les temps ? TO : Si je considère les ozeki de l'époque moderne, Kaio n'est pas encore le meilleur ozeki. Il a encore beaucoup de choses à apprendre. LMDS : Quand avez vous recruté Kaio ? TO : Alors que j'étais toujours un sumotori en activité, il y a eu une compétition de sumo sur l'île de Kyushu (d'où Kaio est originaire). Kaio participait à cette compétition. Comme adolescent, il avait déjà une belle constitution, et était un garçon très gentil. Je connaissais quelqu'un à Nogata (ville natale de Kaio), qui a fini par me présenter à Kaio. Alors qu'il arrivait à la fin de ses études au lycée, je l'ai rencontré et invité à me rejoindre dans le sumo. LMDS : Pensez-vous qu'il mériterait déjà de se voir accorder une promotion au rang de yokozuna, eu égard aux cinq yusho qu'il a remporté ? TO : Il possède les aptitudes pour devenir yokozuna. La seule restriction est sa condition physique. Il doit adapter son propre sumo avec sa condition physique. LMDS : Quand on connaît sa force herculéenne, comment expliquez-vous que Kaio ait passé tant de temps en sanyaku (environ 5 ans) avant d'arriver plus haut ? TO : Tout d'abord, il ne possédait pas assez de force mentale. De plus, encore une fois, il était nécessaire qu'il parvienne à mettre en accord sa condition physique et le sumo qui lui était propre. Son sumo de puissance n'est pas toujours bénéfique pour son corps même si son style procure beaucoup de plaisir aux fans et spectateurs. Kaio possède beaucoup plus de force dans le haut que dans le bas du corps. Il pratique son sumo en fonction du haut de son corps, ce qui l'entraîne dans une condition physique négative. LMDS : Est-ce parce que les autres rikishi (Akebono, Takanohana, Wakanohana, Musashimaru) étaient trop forts, ou en raison de son manque de confiance ? TO : Musashimaru et Akebono étaient impressionnants physiquement. Par conséquents, ils étaient plus puissants que tout autre rikishi, ce qui les amena au rang de yokozuna. En ce qui concerne Takanohana et Wakanohana, ils basaient leur sumo sur la puissance de leurs membres inférieurs, à la différence de Kaio. Quand la foule regarde le sumo, elle est très heureuse de voir les puissants uwatenage de Kaio, toutefois, il ne réalise en fait pas de bons uwatenage d'un point de vue technique. Il est très puissant du haut du corps, et par conséquent il projette ses adversaires avec facilité. Sur un plan technique, un uwatenage s'appuie sur un axe défini par le corps du lutteur. Ensuite, le corps pivote en formant un arc de cercle pour projeter l'adversaire. Kaio réalise ses uwatenage avec la puissance du haut de son corps sans dessiner d'arc de cercle à partir de l'axe de son corps. Par conséquent, la prise exerce bien trop de pression sur son corps. Les rikishi véritablement puissants se doivent de gagner par yorikiri. Le nombre de yorikiri pouvant être réalisés sur la quinzaine, voilà ce qui est important. Les pratiquants de l'oshi-zumo se doivent eux de l'emporter sur oshidashi. LMDS : Lors des deux dernières journées du Haru basho, Kaio s'est assuré une prise en uwate, puis a déstabilisé ses adversaires avec une tentative d'uwatenage avant de conclure sur un yorikiri. Que pensez- vous de cette combinaison ? TO : C'est pas mal. Sans doute le public a-t-il eu du mal à comprendre pourquoi Kaio ne les projetait pas à terre avec son uwatenage, mais ce qu'il a fait les deux derniers jours est bon pour son corps. S'il peut s'habituer à ce style de sumo, il pourra continuer bien plus longtemps et aura moins de blessures. LMDS : On a l'impression que le sumo a quelque peu changé depuis novembre dernier. TO : Vous avez raison. Il y a moins de " nage " (projections). LMDS : A quelle occasion Kaio vous a-t-il le plus impressionné ? Pourquoi ? TO : Pas mal de fois en fait. Quand il est entré dans le monde du sumo, il n'aimait pas ce sport. A ses débuts, nous faisions tout ce qui était possible pour essayer de lui faire aimer le sumo. Après quelques années, il a fini par aimer le sumo, et c'est alors que son sumo a changé. Depuis, quand je regarde sa carrière, je peux dire qu'il a une véritable compréhension de ce que le sumo peut être. LMDS : Espérez-vous que Kaio reste au sein de la heya quand il en aura fini avec sa carrière de lutteur, ou souhaitez-vous qu'il démarre sa propre heya ? TO : Cela dépend de lui. S'il veut démarrer une nouvelle heya, ça ne me pose pas de problème. S'il veut rester à la Tomozuna beya, ça me va aussi. La seule chose que je tiens à dire c'est qu'il aura besoin de rester au moins deux ans au sein de la Tomozuna beya pour apprendre à devenir un bon shisho, avant de démarrer sa propre heya. LMDS : Envisagez-vous de changer quelque chose dans l'entraînement de Kaio ? TO : Oui, il est nécessaire de modifier les programmes d'entraînement. Avant, son programme de keiko était d'apprendre des techniques. Désormais il lui faut des entraînements adaptés à la condition de son corps. LMDS : Il y a eu moins de keiko avec d'autres sekitori. Qu'en pensez-vous ? TO : Ce n'est pas un problème. A ce niveau, ce n'est plus important de savoir si Kaio fait des séances en compagnie d'autres sekitori. Ce qui est important pour lui en ce moment est de retrouver une condition physique et musculaire propre à lui permettre de tenir les quinze jours du basho. TOMOZUNA OYAKATA LUI-MÊME LMDS : En tant que rikishi, quel est votre meilleur souvenir ? TO : Quand j'ai atteint un rang suffisamment élevé pour pouvoir affronter le yokozuna lors de la dernière journée. C'était en 1976, il me semble… l'adversaire était Wajima ou Kitanoumi LMDS : Avez vous des amis ou de bons camarades dans le sumo ? TO : Oui. Takekuma oyakata (l'ancien Kurohimeyama, qui appartient à la Tomozuna beya) et l'ancien Haguroyama. Ils sont mes aînés et continuent même maintenant à me donner des conseils. LMDS : Quelle est la plus grande satisfaction que vous ayez connue comme oyakata ? TO : Quand mes protégés deviennent des adultes. Si chacun d'entre eux pouvait concrétiser ses succès dans le sumo, ce serait merveilleux. Toutefois, quelques rikishi doivent laisser tomber et abandonner leur carrière assez vite. Ils changent de carrière. Quand ils réussissent dans d'autres sociétés que celle du sumo, j'en suis heureux. Ils ont essayé de leur mieux dans l'ozumo, mais malheureusement ils n'ont pas réussi dans ce monde. Ils passent dans un autre monde et travaillent dur, ce qui montre qu'ils sont devenus des adultes, et je suis heureux de voir qu'ils vont bien. LMDS : La Tomozuna beya est une assez petite heya. Qu'en pensez-vous ? Est-ce un bien ou un mal ? Envisagez- vous de recruter d'autres rikishi ? TO : Je suis devenu sekitori alors même que la heya dans laquelle j'ai été formé était également une petite heya. Par conséquent, je considère que la taille n'a pas d'importance. Je pense que je peux m'occuper de quinze rikishi au maximum. Je ne peux me concentrer correctement sur chaque rikishi si j'en ai plus de quinze. En ce qui concerne les sessions de keiko, ça peut poser un problème. Mais bon, il y a beaucoup d'autres heya dans le coin. Nous faisons souvent des entraînements communs avec l'Azumazeki beya. Donc, ça n'a vraiment pas d'importance. LMDS : Comment recrutez-vous vos rikishi ? TO : Je reçois beaucoup de renseignements d'un peu partout. Puis je vais à leur rencontre. LMDS : Comment gérez vous la heya d'un point de vue financier ? TO : Je me concentre sur le développement des rikishi. J'essaie toujours de leur assurer le meilleur environnement possible - afin que tous les rikishi puissent se concentrer sur leur vie de sumotori. C'est ma femme qui prend en charge la gestion de la heya. Elle ne me parle pas beaucoup de la situation financière, je n'en sais donc que peu de choses ! (rires) LMDS : Etes vous mécontent que votre ancien deshi, Sentoryu, participe aux compétitions de Pride ? TO : Chacun sa route… LMDS : Quelques anciens sumotori se sont reconvertis dans le Pride, le K1 et le catch. Qu'est-ce que cela vous inspire ? TO : Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas très favorable à ce qu'ils passent dans d'autres sports de combat. Akebono, Sentoryu… ils ont changé de carrière, mais ils ne réussissent pas franchement dans leur nouvelle discipline. Je crois que tout cela donne une image bien négative du sumo. Je me demande si nous pouvons les empêcher de se servir de leur ancien shikona, comme Akebono et Sentoryu, quand ils quittent le monde du sumo. Dans le sumo, il y a des " anciens yokozuna " et des " anciens rikishi ", mais je ne souhaite pas qu'ils se servent de ces titres dans d'autres disciplines sportives. Ces noms appartiennent au sumo et à lui seul, à mon avis. Je me demande si la Nihon Sumo Kyokai peut obtenir des brevets pour cela. LMDS : Est-ce que l'esprit de la Tomozuna beya a changé avec le départ d'Oitekaze oyakata, parti pour créer sa propre heya en 1998 ? TO : Non, il n'y a aucune différence. LMDS : Qu'avez vous ressenti en voyant Hayateumi et Daishodai, de futurs sekitori, partir avec lui ? TO : Je vois qu'ils ont réussi. Mais je suis un peu inquiet pour Oitekaze oyakata car il manque un peu d'application (rires). J'avais une dette envers l'ancien Oitekaze oyakata. Daishoyama a épousé une fille de l'ancien oyakata, puis il a hérité de la confrérie. Avant qu'il n'hérite officiellement de la heya, il est venu à la Tomozuna beya pour s'entraîner à devenir un oyakata. Par conséquent, je regrette son attitude assez cavalière. Mais il ne se débrouille pas mal. LMDS : Considérez-vous que l'esprit du sumo a subi des mutations depuis l'époque où vous avez débuté votre carrière en 1965 ? Quels sont les aspects positifs et négatifs de ces éventuels changements ? TO : Le sumo est très différent. Les choses empirent, mais ce n'est pas uniquement valable pour le sumo mais pour la société tout entière. Les jeunes n'ont aucune patience. Quelques jeunes s'investissent dans le sumo mais la plupart le considèrent comme un boulot provisoire. Bien sûr, ce n'est pas le cas de tout le monde. Je crois que cela dépend des parents. Par conséquent, quand je recrute de jeunes rikishi, j'essaie toujours de rencontrer leurs parents également. LMDS : Est-ce que le sumo change aussi en raison de l'afflux de lutteurs étrangers ? TO : Oui. Actuellement, les étrangers deviennent sekitori plus vite que les Japonais. Par conséquent, il nous faut enseigner aux rikishi étrangers les coutumes du sumo, les conventions, traditions, et les usages de manière très attentive. Ils deviennent sekitori avant d'avoir pu apprendre des aspects très importants, ce qui entame parfois les traditions du sumo. Toutefois, leur force mentale est énorme. LMDS : A propos, prenez-vous des vacances ? Quand vous êtes en vacances, que faites-vous ? TO : (souriant) Eh bien, il n'y a pas de vacances régulières. Je joue cependant au golf quand j'ai un moment de libre. LMDS : Merci beaucoup de nous avoir consacré un peu de votre temps. TO : Je vous en prie. Interviews réalisées le 7 avril 2006 par Mme Harumi Hotta pour Le Monde du Sumo Traduit de l'anglais par Denis Chaton Un grand merci à Alexandre Pecking et Harumi Hotta pour leur collaboration à ces interviews ! |